Chérubin A4 – Making of

Troisième tome des aventures de mon stylet dans ton œil, la bête se rapproche de sa proie. Plus question de poser le tréteau dans les hautes herbes et de croquer le monde de haut, usons-nous les yeux sur ma prochaine photo de profil micro-détaillée. Quand le portrait rencontre la nature morte, entrons chez Boston Dynamics et faisons connaissance avec celui qui va piquer ton boulot.

Fig. 1 : Couverture japonaise du tome 1

Cher manga préféré, il fallait bien que je m’occupe de toi.

Cette perle, ce chéri, c’est Eden – It’s an Endless World! d’Hiroki Endo (fig. 1). J’ai donc pour l’occasion re-compulsé l’intégralité des 126 chapitres répartis sur 18 tomes à la recherche de l’étincelle, le tableau pour les gouverner tous. Armé de mini Post-It, lové dans le meilleur fauteuil, l’éprouvante sélection a duré plusieurs jours. A chaque case, le Colosseo tout entier était suspendu à mes gestes. J’étais Néron, magnanime, et l’arène aux aguets. J’étais une vestale bavant de hargne, le poignet agité d’un pollice verso. En réalité, et en fin de lecture, les figures retenues étaient si nombreuses qu’on m’aurait plutôt pris pour Marc Aurèle faisant de l’auto-stop.

Fig. 2 : ケルビム chez le garagiste

Si mon choix s’est finalement arrêté sur un trois-quart de Chérubin isolé dans le tome 5 (fig. 2), je sais que je n’en ai pas terminé avec cette série. Une mise en scène de plusieurs personnage me plairait réellement, mais ce n’est pas le propos ici.

La situation est identique à celle du premier épisode : je vais utiliser un logiciel de dessin couplé à la une tablette graphique (les milieux autorisés préfèrent le terme d’écran interactif) pour effectuer un travail de recopie de l’oeuvre originale. Oui, exactement, comme quand on pose deux fines feuilles de papier sur une fenêtre pour décalquer. Connais-tu le plus fort ? Je n’en ai même pas honte.

Si l’affinage précédent du bridge a surtout mis à l’épreuve un respect des perspectives et des reliefs détaillés en noir et blanc, le pépère mécanique va demander un peu plus de rigueur chromatique. J’envisage en effet de subtiliser les ombrages « grossiers » au feutre du maître Endo pour un shading manuel en niveaux de gris. Cela signifie qu’il va falloir jouer de la pression, jongler avec les plumes, et non par dégradés automatiques. Petit récap’ de ce que j’attends de moi :

  • Un moyen format à effet « miroir », c’est à dire que l’observateur s’identifie au portrait car sa tête est grosso modo de taille identique au sujet contemplé. Une sortie en ISO A2 fera l’affaire, soit un travail en A4 600dpi
  • On crédite la source dans un coin, bien visible
  • Un premier travail de détourage en multi-calques, puis le gros du boulot des ombrages plats et dégradés. Je veux du relief qui bump
  • Toujours pas de couleur, malheureux.
  • Et cinq, ya pas de cinq.

Note : Clip Studio Paint fourmille d’aides au tracé, comme l’homogénéisation des largeurs de pinceau ou l’assistances d’alignement dans les droites et courbes, notamment sur les calques vectoriels. Que l’utilisateur éclairé ne s’offusque pas pour la suite, l’ensemble de ce dessin sera posé volontairement sur des calques raster entièrement réalisés à la patte. Eh ouais mon gars, l’apprentissage se fait d’abord à la dure, et tant pis si le résultat est moins finaud.

Fig. 3 : Attention à ne pas brancher le S-Vidéo sur le RCA

Fig. 4 : Tracer les continuités cachées sous peine d’incohérence

Le scan verrouillé en fond, je m’attaque en priorité au câblage, premier plan oblige.

Et c’est un début déjà difficile, car si les arrondis à main levée font déjà sortir la langue (fig. 3), il faut maintenir la même pression sur le mapping pen de 25 tout en gardant un tracé fluide. Un trait plus épais par endroit fait immédiatement tache, aussi je garde l’autre main sur l’undo en permanence, quitte à tracer le même jet 25 fois avant d’être satisfait.

Etant donné que l’exercice manquait de piquant, pour rendre correctement un tube, il faut également assurer sur le parallélisme. Rebelote, donc, mais avec une contrainte supplémentaire. Et pas la peine de croire gagner du temps en ne dessinant pas les flexibles inférieurs sous les croisements : l’œil repère tout de suite la supercherie. Il est indispensable de tracer puis d’effacer par la suite (fig. 4).

 

Fig. 5 : Le « panneau droit »

Fig. 6 : Le « crâne », la « mâchoire » et un peu de « cou »

Fig. 7 : Je crois que tout y est.

L’encrage continue, en scindant le modèle en 4 à 5 calques, ou morceaux dont semble constitué le buste (fig. 5, 6 et 7). Je me dis que ça pourrait me faciliter certaines retouches quand je gomme. Honnêtement, je ne sais pas si c’est réellement nécessaire, mais comme ça ne me coûte rien…

La dernière touche d’encrage (hop un autre calque) va consister à texturer les surfaces et pièces organiques de quelques artefacts (fig. 9).

Fig. 9 : Le boulot exemplaire du Sashimono-shi.

Au trait fin, donc, et comme l’a prévu Hiroki, il faut donner aux éléments un effet de pièces usinées si finement qu’elles paraîssent parfaitement emboîtées ; un peu comme la merveille du monde qu’est la menuiserie Japonaise.

 

Je quitte maintenant le cadre douillet et rassurant du dessinateur d’origine pour réaliser la refonte des ombrages. Le postulat de départ semble être un éclairage en face et en haut de la tête, avec les ombres portées qui en découlent. Départ facile : les croisements de câbles.

Fig. 10 : L’exactitude de la source d’éclairage n’est pas primordiale

De mon absence totale de formation en dessin artistique découle une « technique » que je crois bon d’appliquer ici. Je n’ai jamais fait d’autres dégradés que ceux au crayon de papier, et je me borne à noircir au stylet à l’aide de l’outil Colored pencil de Clip Studio (le rendu que j’ai trouvé le plus doux). Si je m’applique un peu, j’arrive à émuler la forme convexe du câble. Je sacrifie même la position exacte qu’aurait l’ombre portée à certains endroits, au bénéfice de l’impression générale (fig. 10). Je décide de ne pas ombrer les câbles en eux-même mais d’essayer un effet métal sur les « prises » à leurs extrémités. Mouais, pas délirant mais correct.

Fig. 11 : Deux rendus différents via une seule technique

Au calque de dégradés, j’ajoute un deuxième qui accueillera les ombrages plats, essentiellement pour les recoins sombres. A un moment, la confusion de ces deux calques lors du dessin me révèle une méthode qui va me changer la vie : plutôt que de peindre un dégradé au pinceau sombre, éclaircir une surface unie au pinceau transparent rend les reliefs très convaincants. Cela permet de couvrir de grandes surface d’un coup, de façon plus homogène, et surtout à une vitesse vraiment appréciable. La trame des « muscles » sterno-machin et des « cartilages » thyroïdiens reposent sur cette technique (fig. 11).

Fig. 12 : Focus

L’autre découverte va concerner l’utilisation d’une deuxième couleur pour les dégradés. En utilisant un gris en plus d’un noir, le résultat gagne en profondeur. Sans m’y attendre, je suis doucement bluffé par le rendu des « yeux », qu’on croirait floutés derrière plusieurs lentilles (fig. 12). C’te coup de bol. Et de la même manière, j’ai pu donner une texture métallisée (chromée ?) à quelques éléments circulaires de la partie inférieure du buste. L’effet diffère peut-être un peu trop du style général, mais comme il m’est sympathique, je vais le conserver.

J’imagine qu’en passant un peu de temps sur des tutoriels, tout cela m’aurait été expliqué (voire de meilleures techniques), mais réinventer la roue, c’est tout moi.

De nouveau, une relecture révèle un dessin de qualité hétérogène, où je peux identifier la progression d’expérience en fonction des zones. D’un processus auto-thérapeutique, je choisis de ne pas corriger ce qui me chagrine (un bon tiers du dessin), pour tenter de me satisfaire du boulot déjà accompli. Cette inconstance marquera l’étalon de « ce que je pouvais donner en septembre 2018 » (fig. 13) et servira d’exemple temporel sur le chemin du perfectionnement. Et je le répète, je reviendrai vers Hiroki pour un composite de plusieurs personnages si, d’ici là, ma conscience n’est pas transférée dans un système quantique.

Fig. 13 : [itʃuta]!

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